Californie: Les fabriques de bébés

Publié le par Webmaster

Ovules, spermatozoïdes, embryons, tout s'achète à Los Angeles. Le marché de la procréation est en pleine explosion. Sidérant

Hélène Vissière

Margaret, une Londonienne de 35 ans, apprend qu'elle ne peut pas avoir d'enfant. Le délai d'attente pour bénéficier d'un don d'ovules s'élevant à deux, trois ans en Grande-Bretagne, Margaret et son mari décident d'aller tenter leur chance aux Etats-Unis. Ils achètent par l'Internet les ovules d'une femme choisie sur catalogue. Puis s'envolent vers Los Angeles, où Margaret se fait implanter ces ovules fécondés in vitro au Pacific Fertility Center, l'une des nombreuses cliniques spécialisées dans la stérilité. En avril dernier, elle accouche de jumelles.

Le tourisme reproductif est en plein essor. De plus en plus d'étrangères se rendent ainsi aux Etats-Unis pour y subir des traitements inexistants ou interdits dans leur pays. Le Pacific Fertility Center, dirigé par le docteur Vicken Sahakian, en accueille deux ou trois par mois, de toutes les latitudes. Margaret a choisi cette clinique en raison de ses taux de succès. « En Grande-Bretagne, une FIV avec don d'ovules a 25 à 30 % de chances de réussir. Le docteur Sahakian promet un taux de réussite de plus de 50 % parce qu'il emploie des méthodes plus énergiques », explique-t-elle. En effet : la jeune femme s'est fait implanter cinq embryons, alors que la législation britannique n'en autorise que deux.

Le Pacific Fertility Center a traité aussi des Françaises, dont la tristement célèbre Jeanine. Cette institutrice à la retraite de 62 ans s'est fait implanter l'ovule d'une Américaine fécondé par son frère invalide, Robert, donnant ainsi naissance à son neveu. Des pratiques abracadabrantes totalement illégales en France, où les techniques de procréation médicalement assistée sont réservées aux couples mariés ou concubins, de sexe différent, en âge de procréer et atteints de stérilité pathologique. Quant au don d'ovules, il y demeure rare, puisque les donneuses anonymes ne reçoivent pas de rémunération.

Les Etats-Unis sont devenus un supermarché pour couples en tout genre en mal d'enfants. Mères porteuses, insémination artificielle pour des femmes ménopausées et couples homosexuels, achat d'ovules ou de sperme sur catalogue, on trouve tout pourvu qu'on soit prêt à y mettre le prix. Poussée par les progrès scientifiques et une demande croissante, l'industrie de la procréation médicalement assistée, évaluée, selon Arthur Caplan, directeur du centre de bioéthique de l'université de Pennsylvanie, à 4 milliards de dollars, explose. Il y a vingt ans, il n'existait qu'un centre de traitement de la stérilité, on en compte aujourd'hui plus de 450.

Courtiers en mères porteuses

Los Angeles est surtout devenue une vraie fabrique de bébés-éprouvette. Outre ces cliniques, la ville abrite une prospère industrie de courtiers en mères porteuses et pléthore de vendeuses d'ovules. « Recherche donneuse d'ovules. Intelligente, athlétique, mesurant au moins 1,80 mètre et pourvue d'une mention "Très bien" au bac. Rémunération 50 000 dollars. » Ce type d'annonce apparaît fréquemment dans les journaux des universités comme Yale ou Stanford. Pour les étudiantes désargentées, c'est un moyen pratique de payer les frais astronomiques de scolarité. Deux cents jeunes femmes ont répondu à cette annonce. « Le couple ne trouvait pas de donneuse à son image, ils sont tous les deux très grands et très brillants. Qu'y a-t-il de mal à cela ? » s'étonne Darlene Pinkerton, directrice de l'agence A Perfect Match.

Un bébé sur mesure

Jusqu'en 1998, la rémunération d'une donneuse plafonnait autour de 1 500 dollars. Mais les prix flambent. La clientèle de demandeurs, dont près de la moitié sont des couples venus de l'étranger, fait en effet monter les enchères. Acheter un ovule revient aujourd'hui à 5 000 dollars minimum, auxquels s'ajoutent frais d'agence et d'avocats. Plus les desiderata sont spécifiques, plus les prix montent. « Nous avons des couples juifs qui veulent une donneuse juive, des pianistes qui souhaitent une joueuse de piano... Le plus bizarre, c'est un couple qui voulait une fille superbe et stupide, précise Lyne Macklin, responsable de Egg Donation, une agence de Beverly Hills. Les couples sont désespérés et prêts à avoir un bébé à n'importe quel prix. » Du coup, les courtiers prolifèrent sur l'Internet, où ils proposent des catalogues de donneuses en plusieurs langues et pour tous les goûts. Conceptual Options offre une catégorie « Donneuses extraordinaires », particulièrement belles, particulièrement brillantes. Le site Ron's Angels vend, lui, au plus offrant les ovules de top models. Cette commercialisation à outrance a de quoi inquiéter. Les agences minimisent les dangers du traitement destiné à optimiser l'ovulation, qui comprend hormones et anesthésie. « Le marché s'achemine vers un bébé sur mesure. J'attends le jour où des parents déçus vont intenter un procès à l'agence », conclut Arthur Caplan.

200 000 dollars la fécondation

A l'automne 1999, Margaret la Londonienne a pris contact avec l'une de ces agences. Patiemment, elle passe en revue sur l'Internet les centaines de donneuses du catalogue. Pour chacune, elle regarde la photo et une fiche signalétique détaillée, de la couleur des cheveux au nombre de dents manquantes en passant par la faculté de bronzage, car certains couples veulent un gamin résistant aux coups de soleil ! Margaret, elle, cherche surtout une femme en bonne santé et qui lui ressemble un peu physiquement. Elle finira par choisir une jeune étudiante.

Elle prend ensuite contact avec le docteur Sahakian, un quadragénaire affable qui parle aussi bien arabe que français après des études au Liban. Sa clinique occupe le septième étage d'un gratte-ciel de Los Angeles. Sur les murs sont affichées des centaines de photos de bébés rieurs, en majorité des jumeaux et des triplés. La meilleure des publicités pour les couples désespérés comme Margaret et son mari.

Les premières consultations se déroulent par téléphone. Margaret subit à Londres une série d'examens dont elle faxe les résultats à Los Angeles. Puis le médecin établit un calendrier qui synchronise le traitement hormonal de la donneuse et celui de la patiente. En février 2000, le couple atterrit dans un petit hôtel de Los Angeles. Ils vont y rester quatorze jours. Après avoir prélevé les ovocytes de la donneuse, le docteur Sahakian les place dans un incubateur avec les spermatozoïdes du mari de Margaret, puis, une fois fécondés, transfère les embryons dans l'utérus de Margaret. Quatre jours plus tard, la jeune femme rentre à Londres, mais fait une fausse couche. Elle revient à Los Angeles en juillet, où elle mènera la grossesse à terme. « L'expérience a été très éprouvante sur le plan émotionnel », avoue-t-elle. Et fort coûteuse. Le bébé made in USA n'est pas accessible à toutes les bourses. Outre les 6 500 dollars versés à la donneuse, Margaret a déboursé 14 000 dollars de frais médicaux.

« Aux Etats-Unis, les docteurs sont là pour faire de l'argent », estime une infirmière, bonne connaisseuse du secteur. Et la procréation assistée leur fournit un filon fécond. Grâce surtout aux couples de lesbiennes, dont l'une fournit l'ovule que l'on implante fécondé chez sa partenaire, et aux couples d'hommes, qui eux mélangent leur sperme pour brouiller l'identité du père. Autre clientèle en forte hausse, les femmes de plus de 40 ans. La moyenne d'âge des patientes du Pacific Fertility Center, qui se font implanter un ovule, atteint 45 ans. « Une mère de 55 ans est-elle pire qu'une mère de 18 ? s'enflamme le docteur Sahakian. Après tout, beaucoup de grands-parents élèvent leurs petits-enfants. Il faudrait dans ce cas interdire aussi aux hommes d'avoir des enfants après 50 ans. L'infertilité, c'est le cancer de l'âme. Tant que l'on n'a pas vécu le calvaire de ces femmes, on ne peut pas savoir ce qu'elles endurent. »

Six Françaises sur liste d'attente

Des arguments irrecevables aux yeux du Français Jean-François Mattéi, député et spécialiste de bioéthique, qui observe avec effarement le marché californien. « La médecine américaine ne pallie plus des pathologies, mais offre des prestations de services, et l'enfant devient un objet de consommation que l'on peut se procurer en payant », déplore-t-il. « Les abus existent, mais demeurent rares, et ce n'est pas en créant un cadre législatif contraignant qu'on les supprimera parce que la loi peut toujours se tourner », lui rétorque le docteur David Adamson, ex-président de la Société des technologies de reproduction assistée. Toutes ces questions suscitent d'ailleurs bien peu de débats aux Etats-Unis, malgré les rares procès qui, ici et là, voient le jour. « La médecine reproductive a des allures de Far West, sans lois ni shérif. D'un point de vue éthique, c'est effrayant », constate Arthur Caplan.

Sa récente et sulfureuse célébrité n'a pas affecté le docteur Sahakian. Depuis l'affaire « Jeanine », six Françaises l'ont joint. A l'en croire, l'avenir de la gynécologie semble tout rose. « Bientôt, la science permettra aux femmes de congeler leurs ovules à 20 ans et de se les faire réimplanter après leurs études, assure-t-il. Cela évitera la course au mari, passé la trentaine, pour avoir des enfants. » Il suffira en effet de trouver du sperme sur catalogue

 

Des embryons voyageurs

En août 2000, Federal Express prévient Donielle d'une erreur. Le paquet qu'elle attend a été mal aiguillé, vers un entrepôt éloigné de son domicile de Phoenix. La jeune femme de 28 ans frôle la crise de nerfs. « Ils refusaient que je vienne le chercher moi-même. Je me suis alors mise à crier : ce paquet contient mes enfants, et vous êtes des criminels de le laisser en pleine chaleur. » Le colis, posté par une clinique du nord des Etats-Unis, abrite en effet onze embryons congelés que Donielle et son mari viennent d'adopter. « J'étais très émue quand ils m'ont rendu la boîte. Je l'ai déposée sur le siège avant et je l'ai enroulée dans la ceinture de sécurité. » Neuf mois et une FIV plus tard, elle accouche de Tanner, un petit garçon roux.

Donielle et Jim sont passés par Snowflakes (flocons, en français), la seule agence aux Etats-Unis spécialisée dans l'adoption d'embryons. Qui, depuis quatre ans, offre de résoudre un cas de conscience épineux : bien des couples, ayant subi un traitement contre l'infertilité, se retrouvent avec des embryons surnuméraires qu'ils ne veulent ni implanter ni détruire. Aux Etats-Unis, près de 188 000 embryons sont ainsi stockés dans des frigos. Snowflakes met en rapport ces parents avec des couples stériles américains qui souhaitent vivre une grossesse. Les parents génétiques dressent une liste de critères : âge, religion, éducation, situation financière... et Snowflakes se charge de trouver une famille d'adoption. « Dans 80 à 90 % des cas, ils prennent contact avec le couple et beaucoup se rencontrent », raconte la directrice, JoAnn Davidson, qui a mis en contact 35 parents génétiques et 27 familles. L'ensemble de la procédure revient à 4 500 dollars.

Donielle et Jim n'ont pas eu de contact avec le couple de donneurs, hormis une lettre et des photos de la famille. Mais ils ont créé sur l'Internet un site avec des photos de Tanner H. V.

 © le point 24/08/01 - N°1510 - Page 42 - 1808 mots

NB : Je n'ai pas l'autorisation du magazine Le Point pour publier cet article sur ce blog. Mais l'article est tellement édifiant, et je ne peux guère faire l'enquête moi-même, que je n'ai pas hésité longtemps. Sur demande de Le Point, je le retire illico.

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